Giulio Regeni : la première sentence après dix ans de blocages — ce que risque réellement l’Égypte (et pourquoi le procès est historique)
Dix ans après la disparition de Giulio Regeni, le procès des quatre agents des services de sécurité égyptiens présumés impliqués dans son enlèvement, sa torture et sa mort arrive à une étape décisive : la première sentence. Ce dossier, lourd et complexe, n’a cessé de rebondir entre obstacles juridiques, difficultés d’enquête et tensions diplomatiques. Il illustre à la fois les limites de la coopération internationale et la persévérance des autorités judiciaires italiennes et de la famille Regeni pour faire éclater la vérité.
Retour sur une affaire qui n’a jamais cessé de hanter l’opinion
Giulio Regeni, jeune chercheur italien, avait quitté l’université de Cambridge pour mener des recherches en Égypte sur les syndicats indépendants. Disparu le 25 janvier 2016, son corps a été retrouvé quelques jours plus tard, torturé et marqué par des blessures compatibles avec des actes de violence extrême. La brutalité des faits a provoqué une onde de choc internationale et des demandes pressantes d’éclaircissements, mais l’enquête a rapidement buté sur le mur de l’absence de coopération de certaines autorités égyptiennes.
Un procès tenu en Italie malgré l’absence des accusés
Le point saillant de cette procédure est sans doute inédit : malgré l’impossibilité d’obtenir la présence des quatre agents égyptiens — qui n’ont jamais été traduits devant une juridiction italienne — la justice italienne a décidé de poursuivre le procès. Ce choix a nécessité l’intervention de la Cour constitutionnelle, qui, en septembre 2023, a autorisé la tenue du procès en l’absence des prévenus lorsque l’échange d’actes avec l’État étranger s’avère impossible à cause d’un manque de coopération. Cette décision a levé un verrou procédural mais a aussi soulevé des questions de droit concernant le respect du principe du contradictoire et du droit de la défense.
Les obstacles juridiques et procéduraux
Le déroulé du procès a été marqué par plusieurs interruptions et recours. En octobre 2025, la Cour d’assises avait dû suspendre le débat à la suite d’une question de constitutionnalité soulevée par la défense, relative aux conditions dans lesquelles on peut juger des personnes absentes. En janvier 2026, la Cour constitutionnelle est à nouveau intervenue pour trancher et permettre la reprise des audiences. D’autres incidents — comme des contestations sur la prise en charge des frais d’expertise pour la défense ou des exceptions soulevées par les conseils des accusés — ont encore retardé la procédure.
Les preuves et la construction de l’accusation
Aux yeux de l’accusation, l’affaire repose sur un faisceau d’éléments : documents, témoignages, expertises médico‑légales et surtout des déclarations de témoins détenus dans des structures clandestines. La Procureur a soutenu que ces éléments établissent la responsabilité des agents pour la capture et la déshumanisation de Giulio, jusqu’à son décès. La thèse du parquet est également nourrie par des éléments montrant des manœuvres d’obstruction et d’entrave à l’enquête du côté égyptien, rendant difficile la reconstitution complète des faits.
Les dénis et la défense des accusés
Les avocats des quatre agents ont constamment nié les accusations. Ils contestent la fiabilité de certains témoignages et la solidité du cadre probatoire. Une des lignes de défense a même avancé que les prévenus pourraient redouter des représailles dans leur pays, tentant ainsi de justifier l’absence et de demander la révision des conditions permettant de juger en leur absence. La Procureur a, pour sa part, demandé des peines lourdes : réclusion à perpétuité pour l’un des accusés et des peines de plusieurs années pour les autres.
Les difficultés d’enquête : témoins, expertises et langues
Le déroulement de l’instruction a aussi été compliqué par la difficulté à trouver des experts et des témoins prêts à collaborer. Certains spécialistes de langue arabe ont accepté de travailler anonymement, par crainte de représailles. Cette atmosphère de peur a limité l’accès à des éléments potentiellement décisifs. Malgré tout, la Procureur a présenté un dossier composé d’éléments convergents qui, selon elle, justifient la tenue du procès et la demande de condamnations sévères.
Un verdict attendu mais non final
La lecture de la sentence prévue le 28 septembre marque la première étape judiciaire substantielle dans ce dossier. Même si la Cour se prononce, le chemin ne s’achèvera pas nécessairement : des pourvois, appels et recours internationaux sont à prévoir. Par ailleurs, l’absence physique des prévenus pose la question de l’exécution effective d’une décision italienne en l’absence de coopération transfrontalière.
Implications politiques et diplomatiques
Au‑delà du judiciaire, cette affaire a un poids diplomatique considérable. Elle met en lumière les relations difficiles entre l’Italie et l’Égypte et soulève des questions sur la capacité des États à enquêter et juger lorsque les structures étatiques étrangères ne coopèrent pas. Elle interroge aussi sur la protection des chercheurs et journalistes en zone sensible et sur la responsabilité des États à garantir la sécurité des citoyens étrangers sur leur sol.
La dimension morale et mémorielle
Pour la famille Regeni et pour l’opinion publique, ce procès est aussi une quête de reconnaissance et de vérité. Au‑delà des peines éventuelles, il s’agit d’établir une mémoire juridique des faits, d’offrir des réponses aux proches et de poser des jalons contre l’impunité. La tenue de ce procès en Italie, malgré toutes les difficultés, témoigne de la persistance d’une recherche de justice face à des zones d’ombre longtemps impunies.



