Le Département du Commerce américain a annoncé la conclusion d’un accord majeur avec Taïwan qui pourrait redessiner la carte mondiale des semi‑conducteurs. En substance : Washington rabaisse les droits de douane applicables aux produits taïwanais de 20 % à 15 % — niveau aligné sur celui des exportations japonaises et européennes — et, en contrepartie, les entreprises taïwanaises du secteur des puces s’engagent à investir massivement aux États‑Unis. L’accord prévoit au moins 250 milliards de dollars d’investissements directs pour développer la production locale, plus 250 milliards supplémentaires pour renforcer l’écosystème et les chaînes d’approvisionnement. Derrière cette somme colossale se profile une ambition stratégique : rapatrier une part significative de la fabrication de composants critiques là où se situe la demande et le pouvoir politique.
Pourquoi un tel accord maintenant ?
Le contexte est double. D’un côté, la France comme les autres puissances occidentales observent la ruée mondiale vers l’intelligence artificielle et les centres de données, qui ont fait exploser la demande en semi‑conducteurs de haute performance. De l’autre, la dépendance critique aux fonderies asiatiques — et à Taïwan en particulier, où TSMC domine le marché — est devenue un sujet de sécurité nationale. En réduisant partiellement les barrières tarifaires, Washington espère inciter les groupes taïwanais à transférer des capacités de production sur le sol américain en échange d’un accès de marché favorisé.
Que signifie l’engagement des entreprises taïwanaises ?
Les industriels taïwanais, parmi lesquels TSMC (leader mondial des fonderies), ont accepté de miser « au moins 250 milliards de dollars » pour la mise en place d’unités de production et d’infrastructures aux États‑Unis, et encore 250 milliards pour consolider l’écosystème local : fournisseurs de matériaux, équipementiers, centres de R&D, formation et logistique. Pour TSMC, l’essentiel est clair : diversifier les sites de production pour répondre à la demande mondiale, réduire les risques géopolitiques et bénéficier d’incitations financières et commerciales aux États‑Unis.
Impacts économiques attendus
Un afflux d’investissements d’une telle ampleur transformerait l’industrie américaine des semi‑conducteurs en profondeur :
Cela dit, la création d’une filière complète va demander du temps et des milliards d’investissements supplémentaires en formation, en utilities et en subventions publiques. Les usines de semi‑conducteurs, les fabs, exigent des conditions environnementales, des fournisseurs de gaz et d’eau ultra‑stables ainsi que des compétences techniques rares.
Une décision qui risque d’irriter Pékin
Sur le plan diplomatique, cette entente est un signal fort. La Chine considère Taïwan comme partie intégrante de son territoire et considère toute forme de reconnaissance ou d’alliance stratégique comme une ingérence. L’accord avec Washington, qui vise in fine à rendre l’appareil de fabrication global plus dépendant d’un partenariat sino‑américain marché‑contre‑investissement, va probablement provoquer des réactions vives à Pékin. Déjà, la rhétorique officielle chinoise réaffirme que Taïwan est « intouchable » et que toute ingérence extérieure est inacceptable. L’équilibre est donc fragile : d’un côté, la nécessité économique globale pousse à la coopération ; de l’autre, les tensions géopolitiques exacerbent la prudence.
Quelles sont les limites et les risques ?
Plusieurs éléments tempèrent l’enthousiasme :
Quel calendrier et quelles attentes ?
Les industriels, comme TSMC, ont récemment indiqué des augmentations significatives de leurs budgets d’investissement (CapEx) pour répondre à la demande liée à l’IA. TSMC a notamment annoncé une hausse de ses dépenses en capital pour l’année en cours. Mais transformer un engagement en installations opérationnelles et en chaîne logistique robuste reste un chantier pluriannuel. Les observateurs attendent donc des jalons précis : annonces de sites, calendriers de construction, accords locaux de fourniture d’énergie, et engagements concrets sur l’emploi et la formation.
Enjeux pour l’Union européenne et la France
L’accord américano‑taïwanais pose aussi la question de l’équilibre entre initiatives nationales et coordination internationale. L’Union européenne développe ses propres politiques pour stimuler la production de puces (notamment via des financements et partenariats publics‑privés). Pour la France, il s’agit de rester attentif : attirer des investissements complémentaires, sécuriser des chaînes d’approvisionnement locales et soutenir la recherche fondamentale et la formation professionnelle. Dans ce contexte, le rabais douanier annoncé par Washington participe d’une compétition mondiale pour capter des investissements stratégiques.
À quoi surveiller dans les semaines à venir ?
Cet accord marque une étape importante dans la recomposition géo‑économique de la filière microélectronique. Il témoigne de la volonté américaine d’user d’instruments économiques pour relocaliser des capacités stratégiques tout en offrant des perspectives industrielles considérables à des acteurs taïwanais leaders. Reste à vérifier si les engagements annoncés se traduiront en investissements concrets et durables, et comment Pékin réagira face à ce réalignement industriel et géostratégique.
