En Chine, un mot circule dans les conversations en ligne pour dire le découragement sans faire de grands discours : Bai Lan. L’expression, souvent traduite par « laisser les choses se dégrader », désigne une attitude de retrait face à une compétition jugée épuisante ou à des perspectives qui semblent se rétrécir. Elle ne résume pas toute une génération, encore moins la politique économique du pays. Mais elle révèle une tension que Pékin ne peut ignorer : comment relancer la confiance et la consommation tout en transformant profondément le modèle de développement chinois ?
La question est aussi écologique. La Chine veut rester une puissance industrielle, réduire ses émissions et prendre une place centrale dans les technologies vertes. Ces objectifs avancent ensemble, parfois en harmonie, parfois en heurt. Comprendre le Bai Lan, c’est donc regarder au-delà d’un mot à la mode : vers les inquiétudes sociales, les choix économiques et les ambitions climatiques de la deuxième économie mondiale.
Que signifie vraiment « Bai Lan » ?
Bai Lan est une expression issue du mandarin courant. Elle évoque l’idée de renoncer à redresser une situation, de la laisser se détériorer plutôt que de continuer à investir son énergie dans un résultat qui paraît hors d’atteinte. Dans les échanges en ligne, elle est devenue une façon ironique de parler de l’épuisement, de la pression et du sentiment de ne pas pouvoir infléchir le cours des choses.
Le phénomène s’inscrit dans un contexte connu : journées de travail longues, concurrence intense pour les emplois qualifiés, coût élevé du logement dans les grandes villes et attentes familiales importantes. À cela s’ajoutent les incertitudes liées au ralentissement de la croissance et aux difficultés rencontrées par certains secteurs. Pour de jeunes diplômés, décrocher un emploi stable ou accéder à la propriété peut sembler beaucoup moins évident que ne le promettait le récit d’une ascension continue.
Il serait pourtant trompeur de réduire la jeunesse chinoise à cette posture. Beaucoup continuent d’étudier, de travailler, de créer des entreprises ou de soutenir leur famille. Le Bai Lan est plutôt un signal culturel : lorsque l’effort paraît ne plus garantir une amélioration de la vie, certains choisissent de revoir leurs ambitions à la baisse. Ce retrait peut être individuel, mais il pose une question collective sur la confiance dans l’avenir.
Une économie à la recherche d’un nouvel équilibre
Pendant des décennies, la croissance chinoise s’est appuyée sur l’investissement, les exportations, l’urbanisation et la construction. Routes, ports, lignes ferroviaires et nouveaux quartiers ont transformé le pays à une vitesse remarquable. Ce modèle a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté et installé la Chine au cœur des échanges mondiaux. Mais il a aussi créé des déséquilibres : dépendance à l’immobilier, endettement local et consommation intérieure moins dynamique que la production.
La crise immobilière a rendu ces fragilités visibles. Quand les ventes de logements ralentissent et que les promoteurs rencontrent des difficultés, les ménages peuvent se sentir moins riches et hésiter à dépenser. Or, un appartement représente souvent bien plus qu’un toit : il est associé à l’épargne, à la sécurité et aux projets familiaux. Une baisse de confiance dans ce secteur se répercute donc sur l’ensemble de l’économie.
Les autorités cherchent à déplacer le centre de gravité vers une croissance davantage portée par la consommation, les services et l’innovation. L’objectif est de faire en sorte que les ménages dépensent une part plus importante de leurs revenus et que l’activité repose moins sur la construction et l’investissement massif. C’est un changement difficile : il demande du temps, des protections sociales solides et une confiance qui ne se décrète pas.
Pour encourager la demande, Pékin a notamment soutenu certains achats et investissements, tout en mettant en avant le renouvellement des équipements et la modernisation industrielle. Mais une prime à l’achat ne suffit pas si les ménages craignent le chômage, les dépenses de santé ou le coût de l’éducation. La confiance se nourrit aussi de perspectives prévisibles. C’est là que le débat sur le Bai Lan rejoint directement les choix économiques.
La stratégie des « nouvelles forces productives »
La Chine mise sur des secteurs qu’elle considère comme essentiels à sa compétitivité future : véhicules électriques, batteries, panneaux solaires, robotique, intelligence artificielle et équipements de haute technologie. Les responsables chinois parlent de « nouvelles forces productives » pour désigner cette montée en gamme, fondée sur l’innovation, l’automatisation et une meilleure efficacité des ressources.
Les exemples sont concrets. Des constructeurs chinois ont gagné rapidement des parts de marché dans les voitures électriques. Le pays possède également une capacité de production considérable dans les panneaux solaires et les batteries. Cette puissance industrielle fait baisser les coûts de technologies nécessaires à la transition énergétique, en Chine comme ailleurs. Pour un acheteur, un panneau moins cher peut accélérer un projet solaire ; pour une entreprise, une batterie plus accessible peut rendre un véhicule électrique plus compétitif.
Mais une industrie performante n’est pas automatiquement synonyme d’équilibre économique. Lorsque plusieurs entreprises se précipitent dans un même secteur, les capacités de production peuvent dépasser la demande. La concurrence devient alors très agressive, les prix chutent et les marges se réduisent. Les débats internationaux sur les surcapacités chinoises et les barrières commerciales témoignent de cette inquiétude. Pékin, de son côté, défend la compétitivité de ses entreprises et souligne les gains d’efficacité qu’elles apportent.
La difficulté est donc double : innover sans fabriquer davantage que le marché ne peut absorber, et faire bénéficier la population de cette transformation. Une usine automatisée peut produire beaucoup avec moins de main-d’œuvre. Elle renforce la puissance industrielle, mais ne crée pas nécessairement autant d’emplois que les secteurs traditionnels. La qualité des postes créés, leur répartition géographique et leur accessibilité aux jeunes deviennent des enjeux majeurs.
Le pari écologique : électrifier sans tout verdir d’un coup
La transition climatique chinoise présente un paradoxe de grande ampleur. Le pays est le premier émetteur annuel de gaz à effet de serre, en raison de la taille de son économie et de son recours important au charbon. Dans le même temps, il est devenu un acteur central de la production mondiale de technologies renouvelables. Il installe massivement des capacités solaires et éoliennes, développe les véhicules électriques et investit dans les réseaux et le stockage de l’énergie.
Cette contradiction n’est pas un détail de communication : elle traduit une transformation en cours. Les énergies renouvelables progressent vite, mais la demande totale d’électricité augmente elle aussi. Le charbon demeure une source d’énergie pilotable, utile lorsque la production solaire ou éolienne varie, et il reste profondément intégré au système industriel. Remplacer ces infrastructures demande du temps, des investissements et une organisation capable d’assurer l’approvisionnement en continu.
Les engagements climatiques de la Chine fixent une direction : atteindre un pic des émissions de dioxyde de carbone avant 2030 et parvenir à la neutralité carbone avant 2060. Le rythme réel de la baisse des émissions dépendra toutefois de décisions concrètes : fermeture ou transformation d’installations polluantes, évolution du réseau électrique, efficacité énergétique des bâtiments et réduction de la dépendance aux combustibles fossiles.
Une transition réussie ne se mesure donc pas seulement au nombre de voitures électriques vendues ou de panneaux installés. Elle suppose aussi de considérer l’ensemble du cycle de production : extraction des minerais, fabrication des batteries, consommation d’énergie des usines, recyclage et conditions de travail. Un véhicule électrique réduit les émissions à l’usage, mais son bilan dépend notamment de la manière dont l’électricité est produite et dont ses matériaux sont extraits puis réutilisés.
Quand le climat devient une politique industrielle
Pour Pékin, l’écologie et la compétitivité ne sont pas deux dossiers séparés. Les technologies bas carbone ouvrent des marchés, renforcent l’autonomie industrielle et réduisent certaines dépendances énergétiques. Investir dans les batteries ou le solaire répond ainsi à un objectif climatique, mais aussi à une stratégie de puissance économique.
Cette approche a des avantages visibles. Les économies d’échelle ont rendu plusieurs équipements renouvelables moins coûteux. La concurrence entre fabricants accélère parfois l’innovation et permet de déployer des technologies à grande vitesse. À l’échelle mondiale, la baisse des prix de certains équipements peut faciliter l’accès à l’énergie solaire dans des pays qui disposent de moyens financiers limités.
Elle comporte aussi des risques. La concentration de la production dans un nombre restreint de pays crée des dépendances. Les tensions commerciales peuvent freiner les échanges de technologies indispensables à la transition. Et une politique industrielle centrée sur les champions nationaux ne garantit pas, à elle seule, une répartition équitable des bénéfices. Les territoires miniers, les ouvriers des anciennes industries et les ménages modestes peuvent supporter une part disproportionnée des coûts du changement.
La Chine cherche donc à concilier trois impératifs : maintenir une croissance suffisante, sécuriser ses approvisionnements et réduire ses émissions. À ces objectifs s’ajoute une exigence plus discrète, mais décisive : convaincre les citoyens que la transformation peut améliorer leur quotidien. Sans cela, la modernisation risque d’être perçue comme une réussite industrielle dont les bénéfices restent lointains.
Ce que le « Bai Lan » dit des limites du modèle
Le Bai Lan n’est pas une mesure statistique de l’économie chinoise. C’est un mot social, mouvant, parfois employé avec humour, parfois avec lassitude. Il ne permet pas, à lui seul, de tirer des conclusions sur toute une génération. Mais il invite à écouter ce que les indicateurs agrégés ne disent pas toujours : la manière dont les individus ressentent leurs chances et évaluent le prix de l’effort.
Une croissance élevée ne garantit pas automatiquement un sentiment de sécurité. À l’inverse, une économie qui ralentit peut continuer à créer des occasions, si les emplois sont accessibles, les revenus suffisamment stables et les services publics fiables. Pour restaurer la confiance, la Chine devra donc regarder au-delà des objectifs de production. La protection sociale, l’emploi des jeunes, l’accès au logement et la prévisibilité des règles économiques comptent autant que les investissements dans les technologies de pointe.
La stratégie écologique devra, elle aussi, être jugée à l’aune de ses effets humains. Qui bénéficie des emplois verts ? Qui paie le coût de la reconversion ? Les villes et les campagnes disposent-elles des mêmes possibilités ? Ces questions ne sont pas périphériques. Une transition qui semble imposée d’en haut, sans perspectives tangibles pour les habitants, risque d’alimenter le détachement qu’elle devrait précisément aider à dépasser.
Une puissance en transition, sous le regard du monde
La trajectoire chinoise pèse désormais sur l’économie mondiale. Ses choix influencent les prix des équipements solaires, l’avenir de l’automobile, les chaînes d’approvisionnement et le rythme de la décarbonation. Ils influencent aussi les relations commerciales, car les autres puissances cherchent à protéger leurs industries tout en accédant aux technologies nécessaires à la transition.
Le défi de Pékin est de transformer sa force manufacturière en prospérité plus largement partagée. Cela signifie produire des technologies vertes, certes, mais aussi soutenir la demande intérieure, créer des emplois de qualité et rendre les bénéfices de la croissance plus visibles. Le défi écologique est tout aussi précis : faire reculer les émissions sans mettre en péril l’approvisionnement énergétique et sans déplacer les coûts vers les populations les moins protégées.
Le Bai Lan rappelle qu’une économie ne se résume pas à ses usines, à ses exportations ou à ses objectifs climatiques. Elle se mesure aussi aux attentes qu’elle fait naître, puis à sa capacité à y répondre. La Chine possède les moyens industriels d’accélérer la transition verte. Reste à démontrer que cette puissance peut ouvrir un avenir désirable à ceux qui la font vivre — et pas seulement à ceux qui la planifient.
