L’IA devait nous libérer du travail : une étude montre qu’elle l’accroît au contraire
Promesse après promesse, l’intelligence artificielle devait diminuer la quantité de travail humain : automatismes, assistants, génération de contenus, tout semblait converger vers un futur où l’humain travaillerait moins et mieux. La réalité qui émerge d’une vaste étude conduite par ActivTrak est bien différente. En analysant les données de 10 584 travailleurs sur 180 jours avant et après l’introduction d’outils d’IA, les chercheurs n’ont identifié aucune activité pour laquelle le temps de travail a diminué. Pire : dans toutes les catégories mesurées, le volume d’activité a augmenté, parfois de manière spectaculaire.
Des chiffres qui dérangent
Les données sont claires et multiples. Le temps consacré aux e‑mails a cru de 104 %, la messagerie et les chats professionnels de 145 %, les outils de gestion de projet de 94 %. Selon l’étude, l’utilisation d’outils d’IA n’a pas réduit la charge de travail : elle l’a multipliée. Et les conséquences dépassent le simple cadre horaire classique. Les heures « productives » pendant le week‑end augmentent fortement : +46 % le samedi et +58 % le dimanche.
Plus d’efficacité ? Oui. Moins de travail ? Non.
Comment expliquer ce paradoxe ? L’IA accélère certains processus : génération de brouillons, automatisation des tâches banales, aide à la recherche d’information. Mais cette accélération génère plus d’output — donc plus d’éléments à traiter, à vérifier, à suivre. Au lieu d’éliminer des tâches, l’IA en crée ou en expose davantage. Les collaborateurs se trouvent alors à gérer un flux d’informations et d’actions qui déborde des frontières horaires classiques, effaçant la séparation entre temps de travail et temps personnel.
Concentration en berne : le coût cognitif de l’IA
Un autre enseignement frappant de l’étude concerne la concentration. En 2025, la part du temps passé en « travail profond » — sessions longues et ininterrompues dédiées à une tâche complexe — a chuté à 60 % contre 63 % en 2023. La durée moyenne de focalisation sur une tâche est passée de 14 à 13 minutes. Les utilisateurs d’outils d’IA perdent en moyenne 23 minutes de concentration profonde par jour — un effet absent chez ceux qui n’utilisent pas ces outils.
Adoption massive, usage inefficace
L’adoption de l’IA en entreprise s’est accélérée : 80 % des employés déclarent utiliser au moins un outil d’IA, contre 53 % deux ans plus tôt. Le temps passé sur ces outils a été multiplié par huit. Pourtant, l’efficacité n’est pas au rendez‑vous : ActivTrak identifie une « zone optimale » d’utilisation — consacrer entre 7 % et 10 % de son temps de travail aux outils d’IA — où la productivité culminerait à 95 %. Or, seulement 3 % des utilisateurs se situent dans cette zone. La majorité utilise trop peu — ou trop — l’IA, sans bénéficier de ses avantages ou subissant ses inconvénients.
Un apparent progrès sur le front du bien‑être
Malgré ces signaux préoccupants, l’étude relève une amélioration du côté du risque de burn‑out : celui‑ci a diminué de 22 %, pour toucher désormais environ 5 % des employés. Trois quarts des travailleurs conservent un rythme de travail jugé « équilibré ». Il faut cependant lire ces chiffres avec prudence : la réduction du burn‑out traditionnel ne signifie pas l’absence d’impact néfaste. Les chercheurs évoquent l’émergence d’un nouveau type de fatigue — fragmentation cognitive, surcharge d’attention et épuisement face à une multiplication d’interruptions et d’entrées informationnelles.
Les mécanismes à l’œuvre
Quelles leçons pour les entreprises ?
Les résultats d’ActivTrak pointent des leviers d’action concrets. D’abord, l’IA n’est pas une solution magique : son intégration requiert une révision des processus, une formation ciblée et des règles claires d’usage. Il est essentiel d’enseigner aux employés comment se situer dans la « zone optimale » d’utilisation, en évitant de substituer l’automatisation à la réflexion structurée. Ensuite, les organisations doivent protéger les plages de travail profond : politiques anti‑notification, créneaux périodiques sans réunion, et management des priorités sont autant de mesures nécessaires.
Vers une régulation et une culture d’entreprise adaptée
Au‑delà des initiatives internes, la question du cadre légal et réglementaire se pose : limiter l’intrusion des outils dans la sphère privée, garantir le droit à la déconnexion et encadrer les modalités de surveillance par ces mêmes outils sont des sujets qui gagneront en centralité. Enfin, la gouvernance de l’innovation doit se faire avec des indicateurs humains — qualité du travail, santé mentale, et temps consacré à la créativité — et non seulement des métriques de productivité brute.
