Bachar al-Assad et la Russie : les enjeux d’une alliance stratégique en Syrie

Bachar al-Assad et la Russie : les enjeux d’une alliance stratégique en Syrie

Pendant plus d’une décennie, l’alliance entre Bachar al-Assad et la Russie a résisté aux sanctions, aux revers militaires et aux pressions diplomatiques. Moscou a fourni des armes, un appui politique et, à partir de 2015, une intervention militaire décisive. En échange, le régime syrien a préservé à la Russie une présence stratégique au Moyen-Orient. Puis, en décembre 2024, la chute de Bachar al-Assad a bouleversé cet équilibre. L’alliance, longtemps présentée comme un pacte de stabilité, a révélé ses limites.

Pour comprendre ce qui liait Damas à Moscou, il faut regarder au-delà des déclarations officielles. Il y a les bases militaires, les calculs géopolitiques et les contrats d’armement. Mais aussi une guerre qui a déplacé des millions de personnes et laissé des villes en ruines. Dans ce conflit, la relation entre les deux capitales a pesé sur le destin de la Syrie — sans jamais se réduire à une simple relation de protecteur à protégé.

Une relation ancienne, relancée par la guerre

Les liens entre la Syrie et la Russie remontent à l’époque soviétique. À partir des années 1950, Moscou devient un partenaire militaire et politique de Damas. L’Union soviétique fournit des armes, forme des officiers et soutient le pays dans une région où les alliances sont mouvantes. Après sa disparition, la Russie hérite de cette relation, mais traverse d’abord une période de repli. La Syrie reste un partenaire, sans être encore une priorité aussi visible qu’elle le deviendra.

Lorsque le soulèvement syrien éclate en 2011, Bachar al-Assad affronte une contestation qui se transforme progressivement en guerre civile. La Russie défend alors le principe de souveraineté de l’État syrien et s’oppose aux appels occidentaux à imposer un changement de régime. Elle bloque plusieurs résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU, estimant qu’elles pourraient ouvrir la voie à une intervention extérieure, comme en Libye en 2011.

Cette position est à la fois idéologique et stratégique. Moscou entend empêcher la répétition d’un scénario qu’elle considère comme une leçon à retenir : une intervention internationale présentée comme destinée à protéger les civils peut, selon elle, aboutir à la chute d’un gouvernement et à la désorganisation durable d’un pays. Mais défendre Assad, c’est aussi protéger des intérêts concrets et affirmer que la Russie entend compter dans les grandes crises internationales.

2015 : l’intervention qui change le cours de la guerre

En septembre 2015, la Russie lance une intervention militaire directe en Syrie. Des avions décollent de la base de Hmeimim, près de Lattaquié, tandis que des conseillers, des forces spéciales et des moyens de défense antiaérienne sont déployés. Moscou affirme combattre les groupes terroristes, notamment l’organisation État islamique. Dans les faits, les frappes russes soutiennent aussi les forces gouvernementales contre d’autres groupes armés opposés au régime.

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À ce moment-là, l’armée syrienne est épuisée et le pouvoir de Bachar al-Assad paraît fragilisé. L’appui russe, combiné à celui de l’Iran et des groupes armés alliés à Téhéran, permet au régime de reprendre l’initiative. Les forces gouvernementales reconquièrent plusieurs territoires, dont Alep-Est en 2016. Les combats et les bombardements provoquent des destructions considérables et de nouvelles vagues de déplacements de population.

La Russie ne gagne pas la guerre seule. L’Iran joue un rôle essentiel sur le terrain, et les forces syriennes restent au cœur des opérations. Mais l’intervention russe modifie les rapports de force. Elle donne à Damas une capacité aérienne qu’il ne possédait pas et contraint les puissances étrangères à composer avec Moscou. La Russie devient ainsi un acteur incontournable de toute négociation sur l’avenir du pays.

Des bases militaires, des intérêts durables

La Syrie offre à la Russie un avantage géographique rare : une présence militaire durable sur les rives de la Méditerranée. Le port de Tartous, où Moscou dispose d’une installation navale depuis l’époque soviétique, permet d’assurer un point d’appui logistique hors de ses frontières. La base aérienne de Hmeimim, elle, facilite les opérations militaires et le maintien d’une présence dans la région.

Ces installations ne sont pas seulement des symboles. Elles permettent à Moscou d’entretenir des forces, de projeter sa puissance et de surveiller une région où se croisent les intérêts de la Turquie, d’Israël, de l’Iran, des États-Unis et des pays arabes. Pour le Kremlin, la Syrie est aussi une vitrine : elle montre que la Russie peut intervenir loin de son territoire, protéger un allié et obtenir une place à la table des négociations.

La relation comprend également des intérêts économiques : contrats militaires, projets de reconstruction et accès potentiel à des ressources. Leur portée est toutefois restée limitée par la guerre, les sanctions et l’effondrement de l’économie syrienne. Les promesses de reconstruction se sont heurtées à une réalité brutale : un pays dévasté, des infrastructures détruites et un financement international insuffisant. Une alliance peut ouvrir des portes ; elle ne fait pas apparaître les milliards nécessaires pour rebâtir un pays.

Un soutien politique autant que militaire

Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie a utilisé son droit de veto pour défendre le gouvernement syrien et s’opposer à plusieurs initiatives occidentales. Ce soutien diplomatique a aidé Bachar al-Assad à éviter un isolement complet et à contester les tentatives de sanctions ou de condamnation internationale. Pour Moscou, il s’agissait aussi de rappeler qu’aucune solution imposée sans son accord ne pouvait durablement s’appliquer en Syrie.

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La Russie a également cherché à se présenter comme médiatrice. Elle a participé aux négociations de Genève et lancé, avec la Turquie et l’Iran, le processus d’Astana. Ce dernier a permis de discuter de zones de désescalade et de cessez-le-feu, mais sans mettre fin au conflit. Les accords ont souvent été fragiles, et les lignes de front ont continué d’évoluer. La diplomatie russe a donc produit des arrangements ponctuels plus qu’une paix solide.

Cette double posture — soutien militaire à Damas et rôle de médiateur — a parfois semblé contradictoire. Elle répondait pourtant à une logique : consolider le régime tout en se réservant la possibilité de négocier avec les autres puissances. Moscou a ainsi entretenu des relations avec Ankara, malgré les divergences sur l’avenir d’Assad, et maintenu des contacts avec Israël pour limiter les risques d’incident dans l’espace syrien.

Une alliance asymétrique, mais pas sans tensions

Bachar al-Assad dépendait de l’aide russe pour préserver son pouvoir. Pourtant, il n’était pas un simple exécutant des décisions du Kremlin. Damas a conservé ses propres priorités, notamment la reconquête du territoire et le maintien de son appareil de sécurité. Les partenaires de l’alliance n’étaient pas toujours d’accord sur le rythme des opérations, les concessions diplomatiques ou la place à accorder à d’autres acteurs.

La Russie devait aussi composer avec l’influence iranienne. Téhéran, engagé en Syrie depuis les premières années du conflit, soutenait le régime par des moyens militaires et financiers. Moscou et l’Iran partageaient un objectif essentiel — empêcher la chute d’Assad — mais leurs intérêts n’étaient pas identiques. La Russie cherchait à renforcer son rôle d’arbitre régional ; l’Iran voulait préserver ses réseaux et sa capacité d’influence. Sur le terrain, ces objectifs se recoupaient sans se confondre.

Pour le régime syrien, cette dépendance avait un prix. Elle réduisait sa marge de manœuvre et l’obligeait à tenir compte des choix de ses alliés. Pour Moscou, elle représentait un engagement coûteux, qui mobilisait des ressources et exposait la Russie aux critiques internationales. Le partenariat était solide tant que les intérêts convergeaient. Il n’avait cependant rien d’une garantie permanente.

La chute d’Assad, révélateur des limites russes

À la fin de 2024, une offensive rapide des forces rebelles met fin au pouvoir de Bachar al-Assad. Le président syrien quitte le pays et trouve refuge en Russie, selon les informations alors rapportées par plusieurs médias. La vitesse de l’effondrement surprend, d’autant que Moscou avait investi des années dans la survie du régime. Cette séquence rappelle une distinction essentielle : sauver un pouvoir à un moment donné ne signifie pas être capable de le maintenir indéfiniment.

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Plusieurs facteurs expliquent la faiblesse de l’appareil syrien : une économie exsangue, des forces armées fragilisées et une population épuisée par des années de guerre. La Russie, de son côté, doit consacrer une part importante de ses ressources à la guerre en Ukraine. L’Iran et ses alliés sont également soumis à des pressions régionales. Dans ce contexte, le soutien extérieur n’a pas suffi à compenser les faiblesses profondes de l’État syrien.

La chute d’Assad soulève aussi des questions pratiques pour Moscou. Quel avenir pour les bases de Tartous et de Hmeimim ? La nouvelle autorité syrienne acceptera-t-elle le maintien de forces russes sur son territoire ? Dans quelles conditions ? Ces enjeux dépassent le sort personnel de l’ancien président : ils touchent à la capacité de la Russie à conserver une présence au Moyen-Orient. Les réponses dépendront des négociations avec les nouvelles autorités et de l’évolution de la situation politique en Syrie.

Ce que l’alliance laisse derrière elle

Pour la Russie, l’intervention en Syrie a démontré qu’elle pouvait peser sur un conflit et protéger un allié lorsque ses intérêts étaient directement engagés. Elle lui a permis de renforcer sa visibilité diplomatique et militaire. Mais l’effondrement du régime met en lumière les limites de cette stratégie : une présence armée et des alliances extérieures ne peuvent pas, à elles seules, réparer une économie détruite ni rétablir la confiance d’une population.

Pour les Syriens, le bilan se mesure autrement : dans les quartiers rasés, les familles dispersées et les années perdues. La relation entre Moscou et Damas ne peut être étudiée uniquement à travers les cartes militaires et les accords diplomatiques. Elle s’inscrit dans une guerre qui a transformé la vie quotidienne de millions de personnes et dont les conséquences demeurent, quels que soient les futurs arrangements politiques.

La Russie et Bachar al-Assad ont construit une alliance fondée sur des intérêts réciproques : la survie du régime pour l’un, une position stratégique et une influence régionale pour l’autre. Cette relation a changé le cours de la guerre, mais elle n’a pas assuré la stabilité qu’elle prétendait défendre. Après la chute d’Assad, une question demeure : Moscou saura-t-elle préserver ses intérêts sans l’allié autour duquel elle avait bâti toute sa politique syrienne ?