Afghanistan : que reste-t-il de la base de Bagram ?
À une cinquantaine de kilomètres au nord de Kaboul, la base de Bagram s’étend dans une plaine entourée de montagnes. Pendant vingt ans, elle a été l’un des principaux centres militaires des États-Unis en Afghanistan : une ville dans la ville, avec ses pistes, ses hangars, ses bureaux, ses logements et ses barrières de contrôle. En août 2021, les dernières forces américaines l’ont quittée dans le silence de la nuit. Quelques semaines plus tard, les talibans prenaient le pouvoir à Kaboul.
Que reste-t-il aujourd’hui de ce site immense ? Des infrastructures, d’abord. Mais aussi des souvenirs contradictoires, des enjeux de souveraineté et une question qui revient régulièrement dans le débat géopolitique : Bagram pourrait-elle redevenir un point d’appui pour une puissance étrangère ?
Une plaine devenue carrefour militaire
Bagram n’est pas née avec l’intervention américaine. L’Union soviétique avait commencé à y aménager un aérodrome dans les années 1950. La base a ensuite pris une importance stratégique majeure durant l’occupation soviétique de l’Afghanistan, de 1979 à 1989. Sa position, relativement proche de Kaboul et située dans une vallée permettant de contrôler des axes de circulation, en faisait un emplacement militaire de premier ordre.
Après l’intervention américaine de 2001, le site a été agrandi et profondément transformé. Il est devenu le principal centre militaire des États-Unis dans le pays, accueillant des avions, des hélicoptères, des forces terrestres et des unités chargées de la logistique. La base a également servi de quartier général et de plateforme pour les opérations menées dans plusieurs régions afghanes.
À son apogée, Bagram ressemblait moins à un simple aérodrome qu’à une petite ville protégée par des clôtures et des contrôles successifs. On y trouvait des logements, des services médicaux, des entrepôts, des ateliers et des installations de communication. Des milliers de personnes y ont travaillé ou transité, militaires étrangers comme employés afghans. Pour les uns, le site était un lieu de travail. Pour d’autres, il incarnait une présence étrangère qui semblait ne jamais devoir prendre fin.
Le départ américain, en juillet 2021
Le retrait des forces américaines s’est achevé dans un contexte de désagrégation rapide des institutions afghanes. Dans la nuit du 1er au 2 juillet 2021, les soldats américains ont quitté Bagram sans annonce publique préalable aux autorités locales, selon les responsables afghans qui ont alors décrit leur départ. Les forces gouvernementales afghanes ont ensuite pris le contrôle du site.
Cette passation n’a pas mis fin à la guerre. Elle en a plutôt révélé la fragilité. Le 15 août, les talibans entraient dans Kaboul ; le gouvernement s’effondrait et les combattants du mouvement s’emparaient de Bagram. En quelques semaines, une base qui avait symbolisé la puissance américaine était passée sous le contrôle de ceux que les États-Unis avaient combattus pendant deux décennies.
Le changement de pouvoir a aussi bouleversé la vie de celles et ceux qui avaient travaillé avec les forces étrangères. Certains employés afghans ont tenté de quitter le pays, craignant des représailles. D’autres sont restés, parfois sans savoir ce que leur ancien emploi signifierait sous le nouveau régime. Derrière le transfert d’une installation militaire, il y avait des milliers de trajectoires personnelles, bien plus difficiles à résumer qu’une carte stratégique.
Ce qui reste sur place
Les images prises après le départ des Américains ont montré des infrastructures imposantes : longues pistes, bâtiments techniques, hangars, routes internes et espaces de stockage. Certaines installations ont été réutilisées par les autorités talibanes. D’autres ont été dégradées, vidées ou laissées en l’état. Les informations publiques sur l’entretien et l’activité du site restent limitées, ce qui rend difficile d’établir un inventaire précis et actualisé.
Le cœur de Bagram demeure son aérodrome. Ses pistes peuvent accueillir des appareils de grande taille, et son emprise permet d’organiser des activités militaires ou logistiques à une échelle importante. Mais une infrastructure ne se résume pas à son béton. Pour faire fonctionner une base aérienne moderne, il faut du personnel formé, des équipements entretenus, des pièces de rechange, des moyens de communication et des chaînes d’approvisionnement fiables. Une piste, aussi longue soit-elle, ne suffit pas à faire décoller une puissance.
Il reste aussi des lieux chargés d’une mémoire douloureuse. La prison de Bagram, longtemps connue sous le nom de centre de détention de Parwan, a accueilli des milliers de détenus pendant les opérations américaines. Des organisations de défense des droits humains ont dénoncé des mauvais traitements et l’opacité de certaines détentions. En 2013, les autorités afghanes ont pris le contrôle de l’établissement, dans le cadre d’un transfert progressif de responsabilités. La prison a ensuite été associée au système de détention du gouvernement afghan, avant le retour des talibans.
À Bagram, les murs racontent donc plusieurs guerres à la fois : l’intervention soviétique, la guerre civile, l’occupation américaine et la reconquête talibane. Leur fonction peut changer. Leur mémoire, elle, ne s’efface pas aussi facilement.
Une base utilisée par les talibans, mais dans quel état ?
Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont pris le contrôle des installations militaires abandonnées ou transférées par les anciennes forces afghanes. Bagram fait partie de cet héritage matériel. Le site peut servir à des activités militaires, à des entraînements ou à des opérations logistiques, mais les détails disponibles publiquement sont fragmentaires. Il faut donc distinguer ce qui est visible — le contrôle taliban — de ce qui reste incertain : le niveau exact d’activité, l’état de chaque équipement et les capacités réelles de la base.
Les autorités talibanes ont également montré, à plusieurs reprises, des équipements saisis lors de la prise du pouvoir. Une partie du matériel abandonné en Afghanistan était toutefois inutilisable, incomplète ou dépendante d’une maintenance spécialisée. Les appareils et véhicules militaires ne sont pas des objets que l’on remet en marche en tournant une clé : ils nécessitent des techniciens, des pièces et des approvisionnements réguliers. Bagram peut donc conserver une valeur considérable sans être immédiatement équivalente à une base pleinement opérationnelle au standard américain.
Pour les habitants des environs, la question est plus concrète. Une installation militaire mobilise des travailleurs, modifie les déplacements et peut créer une activité économique. Elle peut aussi renforcer la présence des forces armées dans une région et accroître les risques en cas de tensions. La grande échelle de Bagram n’efface pas son ancrage local : autour des pistes et des clôtures, il y a des villages, des familles et une vie quotidienne qui continue.
Pourquoi Bagram revient dans le débat américain
La géographie explique une partie de l’intérêt que suscite encore le site. Bagram est proche de Kaboul, dispose d’un vaste espace et se trouve au cœur d’une région où se croisent plusieurs enjeux de sécurité. Une présence militaire américaine y permettrait, en théorie, de surveiller une partie de l’Asie centrale et du sud de l’Asie. Mais cette formule, séduisante sur une carte, laisse de côté la difficulté essentielle : comment y retourner sans accord politique, sans accès sécurisé et sans présence militaire au sol ?
En 2025, Donald Trump a publiquement évoqué la possibilité pour les États-Unis de reprendre le contrôle de Bagram, en présentant notamment le site comme un point d’intérêt face à la Chine. Cette prise de position a ravivé le débat. Les autorités talibanes ont rejeté l’idée d’un retour américain, invoquant la souveraineté de l’Afghanistan. Une déclaration politique, toutefois, ne constitue ni un plan militaire arrêté ni la preuve de négociations abouties.
Pour Washington, une implantation à Bagram supposerait de résoudre des problèmes majeurs : obtenir un accord avec les autorités de fait, assurer la sécurité des personnels et des approvisionnements, définir le statut juridique de la présence et mesurer les risques d’escalade. Elle serait aussi difficile à concilier avec la décision américaine de mettre fin à la guerre et avec les conditions politiques actuelles en Afghanistan.
Il existe une autre limite, souvent oubliée dans les discussions stratégiques : l’accès à une base ne dépend pas seulement de sa disponibilité physique. Il faut pouvoir y acheminer des personnes et du matériel, protéger les routes ou les couloirs aériens, et disposer d’un réseau diplomatique et logistique dans la région. Sans ces éléments, Bagram resterait un emplacement convoité plutôt qu’un outil militaire immédiatement utilisable.
Un héritage que les images ne suffisent pas à expliquer
Les photographies de Bagram après le retrait américain ont parfois donné l’impression d’un décor abandonné en quelques heures. C’est une image puissante, mais incomplète. Le départ a été le dernier acte d’une campagne militaire et politique longue de vingt ans, marquée par des pertes humaines, des déplacements de population et des promesses de reconstruction. Le site, lui, est resté au milieu d’un pays dont les équilibres avaient été profondément bouleversés.
Pour les Afghans, Bagram peut évoquer des souvenirs très différents. Certains y ont trouvé un emploi ou des soins médicaux. D’autres l’associent aux opérations militaires, aux arrestations et à la détention. Pour les talibans, sa prise a constitué un symbole spectaculaire de la défaite américaine. Pour les stratèges étrangers, elle demeure un point potentiel sur une carte. Ces lectures coexistent, sans se confondre.
Que reste-t-il donc de Bagram ? Une infrastructure impressionnante, dont l’état et l’usage précis sont difficiles à vérifier depuis l’extérieur. Un lieu désormais contrôlé par les talibans. Une ancienne prison qui rappelle les zones grises de la guerre. Et un symbole dont la signification change selon celui qui le regarde.
Une base peut être abandonnée par une armée, puis occupée par une autre. Elle peut être décrite comme un atout stratégique ou comme la trace d’un conflit sans fin. Mais Bagram n’est pas seulement une piste d’atterrissage : c’est un morceau d’histoire afghane, inscrit dans le paysage et dans la mémoire de ceux qui ont vécu près de ses murs.



